Grand bond en avant dans l'Histoire de notre auguste royaume ; quittons Philippe le Bel et son oeuvre d'indépendance vis-à-vis du Vatican pour
étudier une époque bien plus noire, "trop connue pour être bien connue" selon l'adage : les années de l'Occupation.
Entre 1940 et 1945, le traumatisme causé par l'humiliante défaite militaire est source de bouleversements politiques vraiment spectaculaires. Les historiens désignent ces
phénomènes sous le nom de "Paradoxe français". Simon Epstein, économiste, historien, professeur à l'Université de Jérusalem et spécialiste de l'antisémitisme occidental des XIXe et XXe siècle,
livre des éclairages précieux sur cette classe politique qui subit une implosion ainsi qu'une fragmentation profonde. Le Paradoxe français nous donne à voir des retournements de positions et des
changements d'alliances stupéfiants.
Ainsi l'on note que dans les appareils fonctionnaires et militants de Vichy s'activaient des anciens partisans dreyfusards, philosémites et d'anciens militants antiracistes ayant
retourné leur veste afin d'apporter leur pierre à l'édifice de nazification. On retrouve également des communistes de tendance trotskiste comme la Fédération des Etudiants Révolutionnaires,
présente à Paris et à Strasbourg. Celle-ci suivait - avec un zèle tout particulier - la ligne du PCF, à savoir "Accueillons nos camarades allemands". Une ligne politique qui ne changera qu'en 1941.
Des socialistes prêtent aussi main forte au Maréchal, au premier rang desquels on trouve Laval, figure tutélaire de la Collaboration. Pétain était d'ailleurs le chouchou de la presse de gauche de
l'époque du Front populaire qui, observant l'éclosion de régimes autoritaires chez nos voisins (Franco, Musso, Adolf, etc.), allait jusqu'à demander si la formule ne pouvait pas s'appliquer à notre
pré hexagonal. «Pétain, le dictateur qu'il nous faut» affirme la Une d'un journal affilié au Parti Radical, en 1937. Rappelons, enfin, que le Maréchal Pétain reçoit les pleins pouvoirs d'un Congrès
à majorité socialiste et que l'on trouve dans l'ombre de son gouvernement certains acteurs du Front Populaire.
Au vu des ces tristes participations, la théorie qui veut que Vichy fut la revanche de la droite ainsi qu'une rupture d'avec la République, s'écroule. Les royalistes ne sont pas
exempts de reproches, hélas, et l'on en compte au Commissariat aux Affaires Juives, dont un des trois patrons se disait "blanc". La structure a d'ailleurs malheureusement été organisée par certains
de nos militants "maison".
Ces années, encore très présentes dans les mémoires françaises, constituent d'ailleurs une période charnière dans l'histoire d'AF où l'on voit les rangs se séparer entre
Résistance héroïque ou coup de main à l'occupant contre "la vermine rouge et la juiverie". La passivité n'est pas dans nos humeurs.
Beaucoup de nos glorieux aînés sont quand même très lucides quant à "l'amitié franco-allemande". Maurras et Bainville leur ont enseigné la méfiance à l'égard du Teuton à croix
gammée et ces maîtres s'étaient montrés convaincants. Aussi sont-ils très nombreux parmi les "insurgés de la première heure" ; Leclerc de Hautelocque, d'Estiennes d'Orve, le Duc de
Choiseul-Praslin, Jacques de Guélisse, Daniel Cordier, Ghislain de Bénouville, et bien sur Jacques Renouvin pour ne citer qu'eux.
François-Marin Fleutot raconte leur histoire dans Les Royalistes dans la Résistance.
Cette période troublée nous montrent bien que la lecture de l'Histoire n'obéit à aucun déterminisme et ne souffre d’aucun manichéisme. Elle nous rappelle également que l'Histoire
officielle des manuels scolaires pue le Tipp-Ex et cache à peine ses coups de ciseaux et ses ratures.
La querelle du Spirituel et du Temporel, dont l'apparition correspond à celle de l'État moderne, connaît une des ses illustrations les plus marquantes à la fin du
XIIIe siècle, lors du règne de Philippe le Bel.
Le pape Boniface VIII entretenait des relations tendues avec notre Roi, souhaitant sans cesse rappeler la primauté des dispositions dictées par le Vatican au clergé de France sur
les ordres du chef politique du royaume.
Le Saint-Père ouvre les hostilités avec la décrétale Clericis laicos du 24 février 1296. Elle accusait « l’arbitraire royal » dans la collecte des subsides destinées à
l’effort de guerre auprès des religieux, souhaitait organiser « la défense des biens ecclésiastiques » contre l’impôt et encourageait les attitudes frondeuses du clergé dans un pays pas
encore unifié sous la même bannière, où certains seigneurs n'hésitaient pas à faire jouer la concurrence entre le Roi de France et d'Angleterre pour des allègements fiscaux (éternelle
rengaine).
Dans un premier temps confrontés à des problèmes diplomatiques avec les Aragonais et la famille Colonna, à Rome, le pape abandonne son insolence pour des excuses avant de
repartir à l’offensive en 1302, par la bulle Unam Sanctam. Boniface VIII déclare la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel, et par ce biais la supériorité du pape sur les rois,
ces derniers étant responsables devant le chef de l'Église. En fait, il tente d'instaurer une théocratie occidentale.
Philippe le Bel réunit un concile des évêques de France pour condamner le pape, ainsi que des assemblées de nobles et de bourgeois à Paris : il inaugure les premiers États
Généraux du Royaume de l‘Histoire. Le Roi cherche l'appui de tous ses sujets afin de légitimer la lutte qu'il mène contre le pape. La tenue d’un tel évènement, l’écoute et le sondage des attentes,
des idées, et des aspirations du peuple et des forces vives du royaume constitue une date majeure dans la construction de la monarchie française, qui reproduira cet exercice de consultation 39 fois
dans son histoire.
Fort du soutien de la population et des ecclésiastiques, le Roi envoie donc son conseiller, le chevalier Guillaume de Nogaret, dans le but d'arrêter le pape et de le faire juger
par un concile. Nogaret est bientôt rejoint par un ennemi personnel de Boniface VIII, Sciarra Colonna, membre de la noblesse romaine, qui lui donne de précieuses informations pour sa capture.
Imposant sa volonté, sa diplomatie et l’indépendance politique de son pays, le Roi triomphe. Il ordonnera le déménagement de la papauté à Avignon et confirmera la France dans sa
position de « fille aînée de l’Église », une fille pourtant très émancipée…
Sa puissance est incontestée dans une Europe impressionnée par l’unité et la fidélité de ses 24 millions de sujets.
Surnommé par ses ennemis tout comme par ses admirateurs le « Roi de marbre » ou « Roi de fer », Philippe le Bel, grâce à l'aide de juristes, aura transformé un État encore féodal
en une monarchie moderne où la volonté du Roi s'impose à tous, où l’impôt national est prélevé sur tout le royaume et où le souci d‘écouter le peuple par la convocation des États Généraux fait
alors figure de remarquable exception.
La Gaule, terre d’accueil du peuple Franc va peu à peu être rebaptisée la Francia Occidentalis. Les rois Francs restaurent l’Imperium et adoptent
les codes des empereurs romains. Ils disposent alors d’une autorité légitime, incontestée et respectée. Telle la force de Samson dans l’Ancien Testament, qu‘il tirait de ses long cheveux, les rois
francs tiraient leur légitimité et leur puissance de ces mêmes attributs.
Cicéron théorise le Prince comme gardien et dépositaire du bien commun, les Rois du « Royaume des Francs » s’en inspirent dans leur pratique du pouvoir. Pouvoir qui n’est pas
justifié par l’ordre divin, car les rois mérovingiens qui sont laïques et non soumis au divin en sont les administrateurs. Au VIIème siècle les romains étant dans l’incapacité de se doter d’un
empereur, c’est celui d’Orient qui s’y substitue. L’administration s’empare peu à peu des pouvoirs au sein de
l’Imperium. C’est alors que les carolingiens, profitant de cet état transitionnel du pouvoir, en profitèrent pour faire un coup d’État. Au VIIIème siècle l’Église est la seule internationale, et va
soumettre le temporel au spirituel, l’Imperium au religieux. Le roi est sacré pour accéder au pouvoir. L’Orient a alors la prétention de diriger le divin, alors que l’Occident est sous le joug de
l’Église. Le 25 décembre 800 Charlemagne devient Empereur, l’Empereur rêvé de l’Église. Le royaume des Francs fait, malgré sa situation d’insoumis, entièrement partie de l’Empire.
Les carolingiens vont alors tenter de marquer leur indépendance vis-à-vis de l’Eglise. C’est alors que l’ Empire commence à se morceler, les capétiens remettent au goût du jour la vieille notion de
l’élection, qui consiste à présenter le futur roi à ses pairs. Ils deviennent empereur en leur royaume et non plus seulement rois du royaume des Francs. Au début de leur règne les
capétiens n’ont pas de réel pouvoir, mais c’est en se servant du mythe royal qu’ils s’emparent de la Majesté.
Les Francs, victimes de la montée des eaux en Scandinavie et du blocage au Sud par les Alamans, prennent pied en Gaule autour du Vème siècle. À la
fin de l'Empire Romain, l'armée Romaine s'appuie sur les tribus franques pour pacifier le Nord de la Gaule et l'Allemagne actuelle.
La Rome décadente instaure une sorte de RMI car des Romains ne travaillaient plus et vivaient du pillage. Incapable de gérer par elle-même ses provinces, Rome s'appuie alors sur
les Francs qui incorporent les légions romaines.
Au nord de la Gaule, l'armée Romaine administre. Le sud, quant à lui, est administré par le Sénat romain. Il n'y a alors pas d'harmonie linguistique, administrative ou culturelle
en Gaule. Celle-ci comptait 6 à 7 millions d'habitants ; la loi du sol y est primordiale contrairement aux Alamans qui usent du droit du sang et l'ensemble des sujets y vivants (Burgonds et
Wisigoths compris) sont sujets du Roi des Francs : Clovis. Le roi rend justce.
Deux branches franques peuvent être distinguées : les Fançaliens (Belgique, Somme) et les Francs de la Rive (Rhin, Franconie). 150 ans avant Clovis, les Francs étaient déjà
présents en Gaule. En effet, Clovis était un chef franc allié et vassal de Rome, qui unifie le nord et le sud de la Gaule. C'est alors la première fois que ce qui deviendra la France est unifiée,
sans l'assentiment de Rome faut-il le rappeler : en 511 après Jésus-Christ, la Gaule est donc unifiée.
C'est le clergé augustinien qui est choisi par Clovis comme mouvance officielle, parmi tant d'autres, le pape étant lui aussi augustinien. Cela explique le fait que la France
sera considérée comme fille ainée de l'Eglise.
L'histoire n'est pas exclusivement une chronologie d'événements, la connaissance des jeux sociaux, de l'économie ou l’épopée de quelques uns ;
elle est aussi l'histoire des hommes, de leur cadre de vie, de leurs institutions, de leurs Dieux. Il est clair qu’on ne pense pas le monde identiquement avant et après Saint Augustin, Saint
Thomas, Copernic, Newton, Lavoisier, Galilée, les encyclopédistes, Karl Marx, Einstein… Mais il ne s’agit pas de lire l'histoire en l'enfermant dans une logique idéologique. C’est l’erreur de Karl
Marx, qui a fait une bonne analyse de la logique capitaliste mais a enfermé l'histoire sociale dans une doctrine totalisante. De même, Jacques Bainville a fait une bonne analyse de la logique
diplomatique européenne, mais a enfermé l'histoire dans une logique qui répondait uniquement à son époque. Ils ont tous deux cherché dans l'histoire ce qui justifiait leur conception de l’homme
idéal. Leurs analyses ne sont pas fausses pour autant : elles parti-cipent de notre héritage, et donc de la manière dont nous allons façonner notre temps. De même, l'ethnologie, la sociologie
et la psychologie, introduites dans l’univers historique par l’ «école des Annales», participent de notre compréhension du monde. L'histoire n'est pas une science objective, et connaître la
chronologie historique n'est jamais connaître l'histoire.
L’histoire des sciences nous éclaire sur ce point. La vulgate l’appelle le progrès, et cette notion mérite quelques explications : si aujourd'hui le progrès est devenu une
mystique, il n'empêche qu'il y a du changement bien avant. Nous connaissons malheureusement peu les temps reculés. Ainsi il ne nous reste que quelques traces de l'histoire des Babyloniens, des
Hittites, des indiens, des chinois ou des égyptiens… et pourtant, de ces traces nous avons déduit toute leur civilisation! Notre manque d'information nous conduit parfois à une mauvaise
compréhension du temps et de la nature du pouvoir.
Mon détour par la science va s'appuyer sur le travail de Thomas S. Kuhn, physicien, philosophe et historien des sciences, auteur de La structure des révolutions scientifiques.
Selon lui, il n'y a pas de découverte qui ne soit en opposition avec ce qu'il appelle le paradigme du temps. Comme le faisait la philosophie platonicienne, il nomme paradigme le monde des idées
avec lequel nous pensons au présent. Il y a des paradigmes à chaque instant de l’histoire des sciences : par exemple, croire que la terre est plate est un paradigme qui donne une compréhension
de l'espace aux hommes des temps anciens, et penser une terre ronde au sein d’un univers complexe demandait un changement des mentalités, un changement de paradigmes. On ne peut donc pas reprocher
aux hommes anciens d'avoir leur conception de la pollution différente de la nôtre, ni même savoir ce que nos enfants penseront de nos paradigmes. Pour en changer, il faut que les observations
contredisent la théorie initiale. Il faut aussi qu'il y ait des hommes qui remettent en cause, soit par l'observation, soit par la réflexion, le paradigme. Le conservateur, c’est celui qui refuse
de mettre en cause le paradigme présent. Mais attention, l'action révolutionnaire n'est pas de choisir la révolution pour la révolution, mais de construire la situation qui permettra de détruire le
paradigme présent pour en construire un autre.
Nous pourrions faire la liste des révolutions de l'histoire des hommes. Encore faudrait-il que l'on saisisse ce qui différencie l'évolution, même avec ses soubresauts,
de la révolution.
Prenons pour exemple la révolution de 1789. Une évolution était souhaitée et initiée par le Roi qui était loin de s’imaginer que la bourgeoisie, guidée par un nouveau paradigme,
en ferait une révolution: la bourgeoisie ne pense plus le pouvoir du prince comme celui d’un chef dirigeant les évolutions. Il est pourtant absurde de parler de conservatisme royal. Tout au long de
la monarchie, chaque roi participe lui-même du paradigme de son temps, tout en le faisant évoluer. Contre les conservateurs, la noblesse, le clergé et le tiers état, la royauté française n'a cessée
de construire sa souveraineté. Pour lire l'histoire, il faut abandonner toute idéologie et tenter de comprendre ce qui permet, à chaque époque, de reconstruire le pouvoir du Roi.