La pensée de Maurras est stimulante car elle pose les questions essentielles de la philosophie politique. Dans la Politique naturelle, il développe une approche phénoménologique
des relations sociales basée sur la naissance et remet ainsi l'homme au centre de la politique. Cependant, il reste des questions auxquelles la pensée d'AF n'a jamais répondu. Gérard Leclerc
le précise tout de suite, il n'a pas de réponses définitives à apporter. Mais il se propose néanmoins de les reformuler afin de bien poser les problèmes, notamment ceux de l'individualisme et de la
démocratie. La contre-révolution, en considérant les choses seulement à travers Rousseau, s'est enfermée dans une impasse. Mais l'on peut surmonter cette opposition binaire par le biais
libéral.
L'individualisme est souvent considéré par l'AF comme un mal absolu. Ce peut être effectivement l'effet d'une mauvaise politique ou de la niaiserie des idées à la mode. Mais il
ne faut pas négliger l'évolution de la société décrite par Tocqueville vers toujours plus d'égalité. L'individualisme est désormais un fait majeur. L'association repose beaucoup plus sur le
volontarisme. De là la difficulté de reconstituer des corps naturels comme sous l'Ancien Régime. Les sociologues établissent que la modernité est le passage de l'hétéronomie à
l'autonomie, du holisme à l'individualisme. Ceci explique en partie la difficulté des royalistes maurassiens à élaborer une doctrine sociale adaptée. Cependant, il ne faut pas tout rejeter de
leur effort. Le thème de la participation du général de Gaulle était inspiré par Marcel Loichot qui venait de l'Action Française.
La question de la démocratie est aussi problématique. Et là encore Tocqueville et les libéraux peuvent nous aider. Si la tradition jacobine est d'achever la Révolution française,
les libéraux réfléchissent dans le sens de ne pas renouveler ses erreurs et sa logique de Terreur. Ils n'ont pas la phobie de l'exécutif des jacobins qui ont transféré le pouvoir au législatif. Ils
justifient par exemple une monarchie parlementaire, comme Guizot, homme politique mais aussi chef de file intellectuel des « doctrinaires ». Pour lui l'Etat qu'il conçoit monarchique a
besoin d'un appui social. Il le trouve dans la bourgeoisie dont les « capacités » doivent être mises au service de l'Etat, par le biais du parlementarisme censitaire.
L'Action Française a ignoré l'expérience de la Restauration et de la Monarchie de juillet, polarisée par les vices du parlementarisme. Mais en 1958-1962 s'est produite une
révolution institutionnelle, qui a donné la prépondérance à l'exécutif sur le parlement. Cette évolution a été consacrée par l'élection du président au suffrage universel, que le comte de Paris
avait vivement conseillée au général de Gaulle. François Furet a pu dire que les deux traditions, royale et républicaine, avaient été ainsi réconciliées, Ce qui, d'une certaine façon, achevait la
Révolution Française, à l'encontre de la volonté farouche de cette dernière de se débarrasser définitivement du spectre de la monarchie.
Pierre Boutang, qui entendait continuer la tradition maurassienne, a voulu introduire dans la réflexion royaliste cet élément nouveau. Il l'a fait d'une façon extrêmement
originale dans son livre Reprendre le pouvoir. Il y développe une pensée de la légitimité, qui passe outre aux impasses des théories de la souveraineté. Cette dernière est accordée soit au
monarque, soit à la volonté populaire. Il apparaît ici que ces deux éléments doivent être composés dans le cadre d'une logique politique où l'autorité n'est pas sapée par le consentement
populaire, mais sort renforcé dans un dialogue ordonné.
Gérard Leclerc soumet ces réflexions à la sagacité des royalistes d'aujourd'hui. Il pense que l'apport d'un Pierre Boutang, comme d'autres apports, doivent être pris en
considération, si l'on veut que le royalisme soit débarrassé de certaines ambiguïtés et réponde à certaines réquisitions raisonnables à propos de la représentation et de la participation
populaires. Ceci dit, le champ est ouvert pour prolonger réflexions et propositions, dans le but de rendre plus crédible notre projet politique.